Littérature du XXIe siècle·Littérature française

Dans les forêts de Sibérie – Sylvain Tesson

Entre février et juillet 2010, Sylvain Tesson a vécu six mois dans une cabane en Sibérie. Pendant ce séjour, il a quotidiennement consigné ses pensées dans un cahier. C’est ce « journal d’ermitage » qu’il a publié l’année suivante sous le titre : Dans les forêts de Sibérie.

DansLesForetsDeSiberieUne expérience. Sylvain Tesson est parti vivre une expérience. Il s’est installé seul dans une cabane au bord du lac Baïkal. La durée du séjour a été préalablement fixée, les dates choisies de façon à arriver en hiver et repartir en été. C’est une expérience qui peut sembler vaine. Il est lui-même l’objet de son étude. Il s’observe plus encore qu’il n’observe son environnement, scrute son rapport au temps et à la solitude.

« Une fuite, la vie dans les bois ? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l’habitude donnent à l’élan vital. Un jeu ? Assurément ! Comment appeler autrement un séjour de réclusion volontaire sur un rivage forestier avec une caisse de livres et des raquettes à neige ? Une quête ? Trop grand mot. Une expérience ? Au sens scientifique, oui. La cabane est un laboratoire. Une paillasse où précipiter ses désirs de liberté, de silence et de solitude. Un champ expérimental où s’inventer une vie ralentie. »

Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas un voyage improvisé. Il a minutieusement organisé sa survie, emportant des vêtements chauds pour affronter l’hiver sibérien, des armes et des outils, des victuailles, beaucoup de vodka, des cigares, des livres… et même des panneaux solaires, un téléphone satellite, un ordinateur, un GPS… Il y a un petit côté too much dans ce déploiement de technologies pour le moins contradictoire avec le choix de la vie d’ermite en cabane. Mais dresser la liste des choses à emporter permet tout de même de faire le point sur ce qui est important pour soi. Pour Sylvain Tesson, les livres et la vodka constituent l’essentiel.

« C’est drôle, on se décide à vivre en cabane, on s’imagine fumant le cigare devant le ciel, perdu dans ses méditations et l’on se retrouve à cocher des listes de vivres dans un cahier d’intendance. La vie, cette affaire d’épicerie. »

Dans-les-forets-de-SiberieJ’ai abordé cette lecture un brin sceptique, mais j’ai sympathisé avec Sylvain Tesson au fur et à mesure de ma lecture. J’ai découvert quelqu’un sans illusions, sans surtout cette prétendue illusion d’éternité qui nous amènerait à laisser filer la vie entre nos doigts. Lui s’interroge, interroge nos modes de vie et notre conception du bonheur.

« Je rêve d’une petite maison de banlieue avec chien, femme et enfants protégés par une haie de sapins. Dans toute leur étroitesse, les bourgeois ont tout de même compris cette chose essentielle : il faut se donner la possibilité d’un bonheur minimum. »

Je n’avais encore jamais lu Sylvain Tesson. J’imaginais qu’il était à la littérature ce que le chanteur Antoine a pu être à la chanson, c’est-à-dire une sorte de voyageur ou d’aventurier pour qui la littérature arriverait en second, comme le moyen de financer cette vie un peu marginale. Mais je referme Dans les forêts de Sibérie persuadée d’avoir lu un véritable écrivain, voyageur ou pas. Qu’est-ce qui me fait dire ça ? Le nombre de post-it dont j’ai orné mon exemplaire. C’est la preuve imparable. Maintenant je sais que je vais en lire d’autres. Peu importe le sujet, car j’y trouverai certainement au moins une phrase, une pensée ou un trait d’humour qui sera à mon goût.

« Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu’un à qui l’expliquer. »

TESSON Sylvain. Dans les forêts de Sibérie, Folio, 2014, 289 p. (Gallimard, 2011).
smiley1

Littérature du XXIe siècle·Littérature française

Tout ce dont on rêvait – François Roux

Sitôt avoir terminé Le Bonheur national brut de François Roux, j’ai enchaîné avec Tout ce dont on rêvait. Publié trois ans plus tard, ce roman raconte une tout autre histoire, avec d’autres personnages, mais il s’inscrit dans la même démarche, mêlant histoires individuelles et histoire collective.

Tout-ce-dont-on-revaitAlors que Le Bonheur national brut explorait les années 1981-1983 puis 2009-2012, Tout ce dont on rêvait commence en 1993. L’héroïne s’appelle Justine. Née en 1968, elle a 25 ans et est infirmière. La première partie est celle de sa rencontre avec Alex, puis avec son frère Nicolas. S’ensuit un mariage et deux enfants. Là François Roux nous refait le coup de l’ellipse. Nous retrouvons ensuite Justine et Nicolas quand leur fille Adèle a 17 ans. Nous sommes alors probablement en 2012. L’histoire qui suit semble se dérouler jusqu’à nos jours…

J’ai tellement détesté la première partie, que j’ai bien failli alors arrêter ma lecture. Je n’avais même pas l’impression de lire le même auteur. La première partie n’est faite que de clichés, les personnages sont stéréotypés, tout m’a semblé vulgaire. Par la suite, cela s’arrange un peu. Justine, l’héroïne de ce roman, ressemble beaucoup à Paul, le narrateur du Bonheur national brut. Elle partage notamment avec lui son rapport à la famille, portant sur ses parents le même regard sans concessions. Mais alors que c’était encore assez émouvant dans le roman précédent, j’ai cette fois trouvé ce ton amer et revanchard assez déplaisant. La fin m’a vraiment paru horrible. Entre ces deux extrémités détestables, le roman peine à donner du poids à l’histoire collective. Les héros du roman traversent quelques événements que nous avons également connus, comme l’attentat contre Charlie Hebdo, mais cela constitue à peine un décor pour ce qui n’est finalement qu’une histoire de couple. L’histoire du chômage de Nicolas est sans surprise et s’étire en longueur, au point que ce roman trois fois moins long que le précédent m’a paru interminable. Je crois que je m’étais un peu trop emballée pour Le Bonheur national brut. La déception causée par Tout ce dont on rêvait n’en a été que plus vive.

ROUX François. Tout ce dont on rêvait, Le livre de poche, 2019, 283 p. (Albin Michel, 2017).smiley4Le-bonheur-national-brut

 

Du même auteur : Le Bonheur national brut (2014)

Littérature du XXIe siècle·Littérature française

Le Bonheur national brut – François Roux

J’avais eu envie de lire ce roman de François Roux dès sa sortie en 2014. J’étais au départ attirée par son titre, Le Bonheur national brut, qui fait référence à l’indicateur de richesse que le Bhoutan préfère au PIB : le BNB. Mais comme souvent, j’ai voulu attendre le poche. Un an ou deux après, j’ai de nouveau pensé à ce roman qui n’était toujours pas disponible en poche, pour de très mauvaises raisons. Les mêmes raisons qui m’ont fait acheter Une vie française de Jean-Paul Dubois, que je n’ai toujours pas lu depuis (mais je vais me rattraper). Ces mauvaises raisons n’étaient vraiment pas jolies jolies. J’ose d’ailleurs à peine vous les avouer. Bon allez, je me lance, mais vraiment je n’en suis pas fière. Alors voilà : j’avais décidé de passer un concours qui comporte un oral de culture générale. Je m’étais donc dit : « Plutôt que de lire les ouvrages très sérieux de René Rémond ou de Jean-François Sirinelli, je vais réviser la Ve République à travers des romans ». Celui de François Roux commençait le 10 mai 1981. Il m’apparaissait donc comme un bon moyen de réviser l’histoire de France récente. Finalement, je n’ai lu ni les ouvrages sérieux, ni les romans moins sérieux. Mais j’ai réussi mon concours, car la vie est injuste et la paresse toujours récompensée. Aujourd’hui, non seulement Le Bonheur national brut est disponible en poche, mais son auteur lui a donné une suite, également en poche : Tout ce dont on rêvait. Je me suis procuré les deux. Et alors que je n’ai plus aucun concours en vue, parfaitement désintéressée comme on devrait toujours l’être en attaquant un roman, je suis partie une semaine en vacances avec François Roux. Le hasard a même voulu que je passe ces vacances au bord de la mer, là où le roman commence…

Le-bonheur-national-brut

Le Bonheur national brut commence le 10 mai 1981. Pour les plus nuls et/ou les plus jeunes, je rappelle que ce jour-là François Mitterrand a été élu président de la République. C’était donc un jour de liesse nationale pour la moitié du pays, heureuse de voir la gauche arriver enfin au pouvoir. Mais ce jour-là, Paul ne sentait pas vraiment concerné par l’événement. A 17 ans et 7 mois, il était davantage préoccupé par ses révisions du bac. Paul est le narrateur à la première personne du roman et son personnage principal. Autour de lui gravitent trois autres garçons : Rodolphe, Tanguy et Benoît. Seul Benoît va échouer au bac et décider de rester à Brest, pour s’essayer à la photo. Rodolphe et Tanguy iront à Rennes faire l’un des études de droit, l’autre une prépa commerciale. Quant à Paul, il ira à Paris, entamer les études de médecine que son père aura choisies pour lui, avant de s’autoriser à vivre son homosexualité et de trouver sa propre voie professionnelle. Pendant 375 pages, nous suivons ainsi les deux premières années de la vie d’adulte des 4 garçons. C’est le temps de la jeunesse, de l’espérance, celui où tout paraît possible. En toile de fond ce sont les années 80, ACDC, Bernard Tapie, Véronique et Davina. Toutouyoutou… Puis François Roux nous fait le coup de l’ellipse. Nous retrouvons alors Paul, Rodolphe, Tanguy et Benoît pour 375 pages supplémentaires, de 2009 à 2012. Ils ont alors de 46 à 49 ans. De cette seconde partie qui s’achèvera avec l’élection de François Hollande, je ne peux bien évidemment rien vous dire, si ce n’est qu’elle sera le temps de la maturité, du renoncement et des questionnements existentiels.

« Nous sommes bien sûr les fossoyeurs des Trente Glorieuses, les enfants de la crise, du chômage, de la surconsommation, de la mondialisation, de la croissance molle, de l’argent roi soudain devenu argent fou, mais nous sommes, avant tout, les enfants du doute et de l’incertitude. »

AvedonInTheAmericanWest
Richard Avedon – In the American West

Le bonheur national brut est une grande fresque politique et sociale, qui nous fait vivre 30 ans de notre histoire récente. Suivre quelques personnages publics. Se rappeler qui est vraiment Bernard Tapie, lire ses déclarations de l’époque et être horrifié par son cynisme. Assister aux débuts de Jean-Christophe Cambadélis, le suivre au PS et voir le parti amorcer son déclin.

Le bonheur national brut est également un roman intimiste, très incarné, car François Roux parvient réellement à faire exister ses 4 personnages principaux et à nous donner envie de les suivre pendant 30 ans. Son roman aurait pu s’intituler comme une émission documentaire des années 80 : « Que deviendront-ils ? ». Car c’est bien ce qui se joue dans les premières années post-bac et l’ellipse qui suit. Les 4 garçons vont faire avec leur soif de liberté, le poids des déterminismes et l’époque dans laquelle ils vivent, pour devenir l’un des possibles qui s’offraient à eux. Est-ce que le bonheur annoncé par le titre sera au bout du chemin ?

« D’une manière générale, la vie que je mène n’est pas non plus exactement celle que j’avais imaginée. Je me suis bâti sur des doutes et des erreurs, mais aussi sur d’inutiles espérances. »

Et si Le Bonheur national brut était le roman balzacien du XXIe siècle ? Car c’est un roman classique, tant par la forme que par le style. Mais c’est un roman passionnant et très habile. Je me suis moi-même surprise à apprécier autant cette lecture.

Le Bonheur national brut contenait donc déjà sa propre suite. Mais alors que peut bien nous raconter Tout ce dont on rêvait ? Si j’en crois la quatrième de couverture, c’est une autre histoire, avec d’autres personnages, mais pendant la décennie 1990, c’est-à-dire pendant l’ellipse…

ROUX François. Le Bonheur national brut, Le livre de poche, 2017, 763 p. (Albin Michel, 2014).smiley2Tout-ce-dont-on-revait

 

Du même auteur : Tout ce dont on rêvait (2017)

Littérature du XXIe siècle·Littérature française·Mois japonais

Ni d’Ève ni d’Adam – Amélie Nothomb

AmelieNothombJapon

Pour suivre le programme du Mois japonais qui prévoyait pour aujourd’hui « un Amélie Nothomb se déroulant au Japon », j’ai identifié 4 titres qui semblaient correspondre et opté pour le 2e :

  • Stupeur et tremblements (1999) : récit d’une expérience désastreuse de travail au Japon (que je connais par son adaptation ciné)
  • Ni d’Ève ni d’Adam (2007) : récit contemporain du précédent sur sa relation amoureuse avec un Tokyoïte
  • Les myrtilles (2011) : nouvelle publiée dans une réédition de Stupeur et tremblements
  • La nostalgie heureuse (2013) : récit de son retour au Japon dans le cadre du tournage d’un documentaire

NiDEveNiDAdam3Ni d’Éve ni d’Adam porte la mention « roman ». C’est donc un roman autobiographique ou de l’autofiction, je ne sais pas bien. L’héroïne et narratrice à la première personne s’appelle en tous cas Amélie, comme l’auteur. Elle y raconte son retour au Japon à 21 ans. Elle y serait née, mais ses parents seraient rentrés en Belgique quand elle avait 5 ans. Elle y retourne donc à l’âge adulte avec l’ambition de devenir une vraie japonaise. Quelques jours après son arrivée, elle passe une petite annonce pour donner des cours particuliers de français. Rinri l’appelle. Il est étudiant en troisième année de français. Ils se donnent rendez-vous dans un café. Après quelques leçons débute une relation amoureuse qui ira jusqu’aux fiançailles. C’est en parallèle de cette relation qu’elle vivra l’aventure professionnelle racontée 8 ans plus tôt dans Stupeur et tremblements.

Je n’avais pas lu Amélie Nothomb depuis longtemps et je l’ai retrouvée avec beaucoup de plaisir. Moi qui traîne un gros polar japonais depuis des jours et des jours, j’ai englouti Ni d’Ève ni d’Adam très rapidement. A part peut-être son premier roman, Hygiène de l’assassin, les quelques livres que j’ai lus d’elle m’ont toujours donné cette impression. Une impression de facilité, de légèreté. J’aime retrouver ces caractéristiques dans ses romans comme dans son personnage. Une facilité comme une forme de don sans prétention. Une capacité à observer finement les choses, à en rendre compte avec ce qu’il faut d’humour, sans jamais s’appesantir.

Okonomiyaki
Okonomiyaki  (spécialité d’Hiroshima) : chou, gingembre, crevettes, oeuf et une sauce aux prunes amère.

Dans Ni d’Éve ni d’Adam, Amélie Nothomb partage avec nous ses observations sur la vie japonaise. Elle pointe les différences culturelles, s’attarde sur la nourriture, la vie sociale et amoureuse, le rapport au travail, aux études… Mais j’ai surtout adoré toutes ses considérations sur la langue.

« Ce que j’éprouvais pour ce garçon manquait de nom en français moderne, mais pas en japonais ou le terme de koi convenait. Koi, en français classique, peut se traduire par goût. J’avais du goût pour lui. Il était mon koibito, celui avec lequel je partageais le koi : sa compagnie était à mon goût. »

Et ses considérations sur l’amour :

« S’éprend-on de ceux pour qui l’on a du goût ? Impensable. On tombe amoureux de ceux que l’on ne supporte pas, de ceux qui représentent un danger insoutenable. Schopenhauer voit dans l’amour une ruse de l’instinct de procréation : je ne puis dire l’horreur que m’inspire cette théorie. Dans l’amour, je vois une ruse de mon instinct pour ne pas assassiner autrui : quand j’éprouve le besoin de tuer une personne bien définie, il arrive qu’un mécanisme mystérieux – réflexe immunitaire ? fantasme d’innocence ? peur d’aller en prison ? – me fasse cristalliser autour de cette personne. Et c’est ainsi qu’à ma connaissance, je n’ai pas encore de meurtre à mon actif. »

Hier soir, j’ai visionné l’adaptation cinématographique du roman par Stefan Liberski sous le titre Tokyo fiancée. Je pensais lui consacrer un billet demain, jour du cinéma dans le Mois japonais, mais j’ai trouvé le film si mauvais… Il est pourtant extrêmement fidèle au roman, trop sans doute. J’ai aimé le roman, pas le film. Allez comprendre.

NOTHOMB Amélie. Ni d’Ève ni d’Adam, Le livre de poche, 2015, 182 p. (Albin Michel, 2007).
smiley2
UnMoisAuJapon

 

Habiter·Littérature du XXIe siècle·Littérature française

Intérieur – Thomas Clerc

InterieurThomas Clerc décrit son appartement. En 400 pages qu’il aura mis 3 ans à écrire, il explore de manière systématique chaque recoin de son 2/3 pièces à Paris. Ce n’est pas un essai, ce n’est pas un roman, pas même un récit, mais un texte inclassable, recueil de fragments et autobiographie par l’appartement et les objets qu’il contient. J’aime le systématisme de la démarche. Adhérer à ce projet suppose pour le lecteur de lire avec le même systématisme tous les fragments dans l’ordre jusqu’à épuisement du lieu (et du lecteur).

« Si je voulais résumer en 1 formule le rôle que la Littérature a joué dans ma vie, je dirais que mes lectures ont été plus déterminantes que mes expériences. »

Intérieur est le livre d’un archiviste de sa propre vie. Il  a tout conservé. Ses vieux cours, ceux qu’il a suivis, sont conservés comme ceux qu’il a donnés et lui servent encore à en préparer de nouveaux (il est maître de conférences à Nanterre). Ses vieux agendas noirs sont tous bien rangés dans la bibliothèque mobile. Ses billets de théâtre, concerts, matchs de foot… sont archivés dans une boîte à chaussures dans l’entrée. Quand la boîte est pleine, elle change de pièce pour être durablement conservée ailleurs et laisser place à une nouvelle boîte dans l’entrée.

« L’examen de ces anciennes boîtes à chaussures témoigne que je passe 1 certain temps à la vie culturelle du mien : si je n’ai pas mon lot de films, spectacles et autres sorties, je ne pourrai pas pleinement considérer que « j’ai vécu ». Cela ne paraîtra vicieux qu’à des contempteurs de la mondanité, position que j’ai souvent entendue chez des gens qui faisaient mine de prendre pour un vice le plaisir à voir d’autres choses que le spectacle quotidien de leur propre personne. Rester seul dans son coin est une mauvaise posture : s’échapper fait partie du système. »

Il s’est pourtant séparé d’un certain nombre d’objets au fil du temps et le regrette. Alors désormais il conserve tout, même les livres ou disques qu’il n’aime plus, qui sont juste un peu cachés. Il va même jusqu’à conserver des livres ou disques ayant appartenu à ses frères, se faisant ainsi l’archiviste de la famille.

J’ai apprécié cette lecture, mais elle ne va pas m’aider à aménager mon nouvel appartement. D’abord ma situation est bien moins favorable. Thomas Clerc est (ou était) propriétaire de 50m2 dans le Xe, alors que je suis locataire de 26m2 en banlieue. Je n’aurai donc pas de petite pièce dédiée à la bibliothèque. Pas question non plus d’archiver quoi que ce soit, qui ne soit pas absolument indispensable. Quand on vit dans 26m2, l’espace est vite saturé. Acheter un nouveau livre signifie rapidement devoir se séparer d’un plus ancien. Mais le plus surprenant, quand on doit se séparer de certaines choses faute de place, est qu’on y prend goût. L’allègement, même s’il est forcé, s’avère bénéfique. Et on prend finalement plaisir à posséder peu.

CLERC Thomas. Intérieur, Folio, 2017, 412 p. (L’Arbalète / Gallimard, 2013)

smiley2

Habiter·Littérature du XXIe siècle·Littérature française

Chez soi – Mona Chollet

ChezSoiChez soi est un essai de Mona Chollet, une journaliste qui se revendique casanière. Aimer rester chez soi est, selon elle, souvent jugé scandaleux. Celui qui préfère l’immobilité au voyage, le cocooning aux sorties manquerait d’audace et de curiosité. En plus la profession de Mona Chollet est une circonstance aggravante : être casanière pour une journaliste serait aussi paradoxal que d’être végétarienne pour une charcutière.

« J’appartiens donc à cette espèce discrète, un rien honteuse : les casaniers, habitués à susciter autour d’eux la perplexité, voire la pitié ou l’agressivité, et qui, avec le temps, apprennent à s’accommoder stoïquement des sarcasmes de leurs proches. »

ChezSoi1L’espace domestique est pour elle intimement lié au temps, ce temps où l’on n’est plus là pour personne,  dont elle écrit avoir un besoin absolu. Ces pages sur le temps toujours insuffisant dont nous disposons pour nous-mêmes ont été presque douloureuses à lire, réveillant en moi la nostalgie des grandes vacances de l’enfance et celle du temps, trop rare et trop vite passé, d’une précieuse année de congé.

« Le temps est le trésor vital des casaniers. Pour les processus qu’ils espèrent enclencher, il leur en faut beaucoup, bien plus que les normes sociales ne sont disposées à leur en accorder. Il leur en faut une profusion dans laquelle ils pourront plonger, s’ébattre, s’ébrouer, virevolter. »

Mais s’il part de son expérience personnelle, l’essai de Mona Chollet s’intéresse aussi aux autres, aux mal-logés, aux exilés des grandes villes, aux Hongkongais vivant dans des placards, aux Américains en tiny houses ou aux aspirants propriétaires. Alors que l’introduction m’avait fait redouter des considérations très égocentriques, j’ai été favorablement surprise de lire un ouvrage très documenté fourmillant d’anecdotes et matière à réflexion.

« Un logement digne de ce nom ne devrait pas représenter un but, une finalité, mais un point de départ – vers des destinations inconnues et imprévisibles. Car il n’est pas seulement un abri : il est aussi un tremplin. »

UneMaisonPropreEstLeSigneDUneVieGachee

Paradoxalement, le lecteur ayant tous les droits, je me suis autorisée une lecture autocentrée, car j’aime l’idée d’accompagner par des lectures telle ou telle expérience de vie. J’ai donc lu cet essai en plein déménagement, comme pour mieux réfléchir à mon rapport à l’espace domestique. Je ne suis pas casanière, sans doute parce que j’ai souvent été mal logée. Pendant quelques années en province, mon espace intérieur s’est agrandi mais l’espace extérieur a bien davantage rétréci. Je m’y suis sentie plus à l’étroit que jamais. J’ai fini par revenir à Paris, sachant pourtant à quels problèmes de logement je m’exposais. Après un an dans un meublé sombre et inconfortable, je viens d’emménager dans un studio que j’espère rendre agréable, pour peut-être devenir casanière par intermittence. Avoir vraiment le choix. Mais s’il y a quelque chose d’encore plus scandaleux que d’aimer rester chez soi, c’est d’aimer sa solitude, chez soi ou au dehors. Marcher seul dans la rue sans chercher à aller quelque part, aller seul au cinéma ou s’installer seul pour lire dans un café. Recréer sa bulle même au milieu des autres et s’y lover comme dans un canapé moelleux.

CHOLLET Mona. Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, La Découverte / Poche, 2016, 359 p. (La Découverte, 2015)

smiley2