Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle

Automne – Ali Smith

AutomnePremier volet d’une tétralogie de la romancière écossaise Ali Smith, Automne est le récit poétique de la relation amicale entre une jeune fille et un vieil homme. Elisabeth Demand rencontre Daniel Gluck alors qu’elle n’a que 8 ans. L’école lui demande de faire le portrait de son voisin. Elle vient d’arriver dans le région et ne connaît encore personne, mais elle décide d’écrire sur cet homme de 85 ans. Comme sa mère lui interdit d’aller l’interviewer, elle dresse de lui un portait tout droit sorti de son imagination. Quand la rencontre a réellement lieu, l’imaginaire, l’art et la poésie seront au coeur de leurs conversations…

« Le voyage dans le temps, ça existe, dit Daniel. On fait ça tout le temps. D’un instant à l’autre, d’une minute à l’autre. »

AutumnElisabeth a aujourd’hui 32 ans. Elle rend visite à Daniel en train de mourir dans une maison de retraite. Tandis qu’elle se remémore leur rencontre et leurs conversations poétiques, tandis que lui divague sur son lit de mort, elle se heurte à une réalité beaucoup moins jolie. Enseignante précaire en histoire de l’art dans une université londonienne, elle se bat au quotidien avec l’administration pour obtenir un nouveau passeport qui lui est sans cesse refusé, car sa photo n’est jamais considérée conforme. Le pays est divisé, suite au référendum sur le brexit ; la moitié du village ne parle plus à l’autre moitié. Les mesures gouvernementales contre les réfugiés se durcissent et des inscriptions xénophobes apparaissent sur les murs des maisons. La mère d’Elisabeth en vient à penser avec nostalgie à un passé moins cruel et plus altruiste. Dans ce monde de bureaucrates où les terrains communaux sont cernés de grillages, Ali Smith semble se demander quelle place il reste pour ces poètes du quotidien, que sont Daniel et Elisabeth, nourris de références artistiques et littéraires.

Comme dans la vie des deux personnages principaux, le récit alterne présent et souvenirs, réalité triviale et rêveries délirantes. Roman atypique, Automne demande au lecteur d’accepter de perdre ses repères à chaque nouveau chapitre et de se laisser porter par la prose poétique d’Ali Smith.

« Bonjour, dit-il. Tu lis quoi ?
Elisabeth lui montra ses mains vides.
Je donne l’impression d’être en train de lire ? dit-elle.
Il faut toujours être en train de lire, dit-il. Même quand on ne lit pas réellement. Sinon, comment lirions-nous le monde ? »

Winter et Spring ont déjà paru en Angleterre. Je vais attendre leur traduction avec curiosité…

SMITH Ali. Automne, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Grasset, 2019, 237 p. (Autumn, 2016).
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3/6

 

Challenge 1% Rentrée littéraire·Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle·Mois américain

L’Ami – Sigrid Nunez

LAmiSon meilleur ami vient de se suicider à l’âge de 60 ans. Prof à l’université, il avait trois mariages derrière lui et pas mal de petites amies intermédiaires. Un peu jalouse de ses conquêtes, elle avait tout de même été amie avec l’Épouse Numéro Un, avant de devenir l’ennemie de l’Épouse Numéro Deux. Mais c’est l’Épouse Numéro Trois qui lui fait une étrange demande : accueillir chez elle le chien de son ami récemment suicidé, un grand, très grand danois nommé Apollon. Elle préfère les chats, son appartement est trop petit et les animaux y sont interdits, mais pourtant elle accepte. Commence alors une étrange cohabitation entre deux endeuillés menacés d’expulsion…

« Que sommes-nous, Apollon et moi, si ce n’est deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s’inclinant l’une devant l’autre ? »

Elle s’adresse à lui, l’ami suicidé. Elle écrit le récit de sa cohabitation avec Apollon, s’autorisant toutes les digressions, passant sans cesse du coq à l’âne. Elle lui parle de leur amitié amoureuse, des cours de creative writing qu’elle donne à l’université, des relations entre enseignants et étudiantes, de la souffrance morale d’Apollon, de son vieillissement… et beaucoup de lecture et d’écriture, convoquant bon nombre d’écrivains pour penser avec eux son deuil et sa nouvelle relation avec Apollon. Le texte produit, bien qu’écrit à la deuxième personne, ressemble un peu à un journal intime, sorte de journal de deuil d’une intellectuelle. C’est un monologue fragmenté, parfois drôle et souvent émouvant. J’ai aimé ça, mais je me dois de vous mettre en garde. Si vous cherchez un roman avec une intrigue et une construction classiques, mieux vaut passer votre chemin. Pour ma part j’ai lu ce curieux roman d’une traite, en quelques heures, incapable de prédire la trace qu’il laisserait en moi.

NUNEZ Sigrid. L’Ami, traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Bach, Stock (La Cosmopolite), 2019, 269 p. (The Friend, 2018).
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2/6

Assez intriguée par le National Book Award remporté, j’ai maintenant bien envie d’explorer la liste des lauréats et de m’en faire un challenge…

Challenge 1% Rentrée littéraire·Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle·Mois américain

Mon année de repos et de détente – Ottessa Moshfegh

En littérature le sujet n’est pas tout. Mais un sujet original et un titre accrocheur sont tout de même le meilleur moyen de sortir du lot en période de rentrée littéraire. Pour son titre et son sujet, le roman d’Ottessa Moshfegh, qui en est déjà à son troisième, est celui qui me tentait le plus. Voyons si ce roman a été à la hauteur de mes espérances…

MonAnneeDeReposEtDeDetenteL’héroïne du roman commence à hiberner en juin 2000, à 26 ans.  Elle reste donc chez elle, se shoote aux somnifères et ne s’éveille que quelques heures par jour. Elle n’a pas vraiment besoin de travailler, car elle a hérité de ses parents. Elle touche aussi le chômage et s’est organisée pour que toutes ses dépenses et ses revenus soient automatisés. Elle n’a plus qu’à se préoccuper de se ravitailler en médicaments et à se faire livrer le minimum vital. Elle sort donc très peu, surtout pour boire un café sur le chemin de la pharmacie. Elle reçoit la visite de son « amie » Reda, tente parfois de renouer avec son ex, et consulte une psy complètement folledingue. Sa démarche est étrange. Ce n’est pas une dépression, ni un renoncement suicidaire, mais une sorte de thérapie qu’elle s’invente, persuadée que son année d’hibernation la sauvera…

« En mon for intérieur, je savais – c’était peut-être la seule chose que mon for intérieur ait sue à l’époque – qu’une fois que j’aurais assez dormi, j’irais bien. Je serais renouvelée, ressuscitée. Je serais une personne totalement nouvelle, chacune de mes cellules aurait été régénérée assez de fois pour que les anciennes ne soient plus que de lointains souvenirs nébuleux. Ma vie passée ne serait qu’un rêve, et je pourrais sans regret repartir de zéro, renforcée par la béatitude et la sérénité que j’aurais accumulées pendant mon année de repos et de détente. »

Cela n’a pas été le coup de coeur espéré, juste un roman sympathique et original, mais qui déçoit pas sa superficialité digne de la société qu’il semble dénoncer. Nous sommes plus dans l’univers de Sex and the city, que dans ceux d’Oblomov ou Bartleby. Quelques vulgarités, des personnages caricaturaux, des longueurs… Reste une satire du monde de l’art contemporain, de la société de consommation et du culte de l’apparence. Et surtout l’humour mélancolique qui me séduit toujours.

MOSHFEGH Ottessa. Mon année de repos et de détente, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, Fayard, 2019, 299 p. (My Year of Rest and Relaxation, 2018).
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1/6

 

Challenge Polars et thrillers·Littérature étrangère·Littérature du XXe siècle·Mois américain·Polar

Front criminel – Benoît Tadié

Je profite de ce jour du Mois américain consacré aux récits ou documents, pour rendre compte d’un ouvrage documentaire sur un siècle de polars américains.

FrontCriminelBenoît Tadié raconte dans Front criminel l’histoire du polar américain de 1919 à nos jours.  Il situe les débuts du genre à un moment où s’affirme aux États-Unis une culture démocratique qui va permettre à des gens pas particulièrement lettrés, issus de milieux populaires, d’accéder à l’écriture. Il distingue trois périodes principales :

  • celle des débuts du polar dans les pulps, ces magazines bon marché qui ont publié différents genres de littérature populaire de 1900 à 1950 sous forme de nouvelles ou d’histoires à suivre (c’est alors l’époque du roman de gangster)
  • celle de l’apparition à partir de 1939 des livres de poche américains, les paperbacks, qui marque le début de l’ère du roman noir de détective
  • enfin celle de l’appropriation du polar par des minorités, notamment les Noirs et les homosexuels, époque qui coïncide avec le développement des séries à héros récurrents, donc une certaine standardisation, et a contrario l’apparition d’un polar plus esthétisant ou expérimental.

Le livre est passionnant, parce qu’il envisage le polar dans son contexte historique et politique. Il se lit stylo en main et donne très envie de repartir pour une exploration systématique et chronologique du genre. Pourtant la fin est décevante. Le dernier chapitre intitulé « Le polar, maintenant et sur terre » fait exactement 3 pages. Comme si depuis Westlake et Ellroy, il n’y avait plus eu aucun auteur intéressant. Une énumération bien trop rapide d’une vingtaine d’auteurs est venue à peine me contredire à la toute dernière page et m’a laissée sur ma faim. Dommage que la promesse du titre ne soit pas tenue !

TADIÉ Benoît. Front criminel : une histoire du polar américain de 1919 à nos jours, PUF, 2018, 385 p.
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LeMoisAmericainChallengePolarEtThriller2Je commence le challenge de Sharon avec un ouvrage documentaire, car c’est permis !
(tout est permis dans ce challenge)
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Littérature étrangère·Littérature du XXe siècle·Mois américain

Une année à la campagne – Sue Hubbell

Dans le cadre du Mois américain, le thème du jour est « nature, environnement ». Quoi de mieux pour illustrer ce thème, qu’un récit de nature writing ?

UneAnneeALaCampagneSue Hubbell (1935-2018), biologiste de formation, était bibliothécaire à Rhode Island. Avec son mari, prof à l’université, elle décide au début des années 70 d’aller s’installer à la campagne et d’y créer une ferme apicole. Mais son mari la quitte. Elle reste donc seule dans sa maison des monts Ozark dans le Missouri. Elle y vit douze ans, avant d’écrire ce récit qui couvre cinq saisons.

« Le monde semblait avoir poursuivi paisiblement sa course sans même que je m’en aperçoive. Envahie d’un sentiment de gratitude, je découvris qu’une partie de moi-même, disparue je ne sais où pour se laisser consumer par son chagrin et sa douleur, était revenue. J’étais remise sur les rails.
Une fois d’aplomb, je m’attaquai à toutes les tâches que l’on entreprend lorsqu’on revient de voyage. Je rangeai le bureau et répondis aux messages que d’autres avaient laissés. J’avais été longtemps absente et il y avait donc toute une pile à liquider avant de me mettre à construire l’après-midi de ma vie, à élaborer un ordre d’une autre espèce, une structure permettant à une femme de cinquante ans de vivre sa vie seule, en paix avec elle-même et avec le monde environnant. »

a-country-yearLe père de Sue Hubbell était botaniste. Quand elle était enfant, il l’emmenait régulièrement en promenade dans la forêt et lui parlait des plantes qu’il désignait par leurs noms latins. Devenue adulte, elle a conservé cette habitude, ce sens de l’observation, l’attention portée à son environnement et le souci d’identifier les espèces. Ce sont les espèces animales qui l’intéressent le plus. Ce qui est notable, c’est qu’elle se positionne elle-même comme appartenant à une espèce parmi d’autres. Elle partage son terrain avec des bruants indigo et des grenouilles grises, avec conscience de n’être pas plus propriétaire des lieux que les autres animaux.

Elle vit aussi en bonne intelligence avec des bestioles réputées moins sympathiques : des serpents, des araignées, des cafards… Elle subit des attaques de coyotes contre son poulailler et des attaques d’opossums contre ses ruches. Pourtant elle ne souhaite jamais la mort des animaux, même nuisibles. S’ils s’introduisent chez elle, elle les remet simplement dans la nature. Mais bizarrement, elle n’est pas végétarienne. Peut-être qu’elle le serait aujourd’hui. A moins que son omnivorisme soit une manière pour elle d’accepter l’ordre naturel.

« Ces Ozarkiens ne s’interrogent pas sur la chance qu’ils ont d’être tout en haut de la chaîne de nourriture, mais tuent pour se nourrir ce qui nage dans la rivière ou ce qui court dans les bois, et ils acceptent comme une évidence qu’il faut sacrifier la vie pour la maintenir. A cet égard, ils sont plus logiques que moi ; j’achète ma viande aseptisée sous emballage à l’épicerie. »

Avec 3 000 ruches, elle réussit à vivre de son activité, même si elle avoue être toujours en deçà du seuil de pauvreté. Elle vit seule, mais pas dans l’isolement. Elle fréquente ses voisins, voit toujours ses amis d’avant, rencontre des apiculteurs, reçoit son fils ou son frère, obtient l’aide de son neveu…

Ruches

Refermant ce livre que je n’ai pu lâcher comme s’il s’agissait du plus prenant des thrillers, je suis en admiration devant Sue Hubbell, sa vie et son oeuvre. J’admire sa modestie et la simplicité avec laquelle elle décrit le monde qui l’entoure. Du passage des saisons à toutes ces rencontres avec les animaux qui partagent son terrain se dégage une poésie rare. Ce livre est une pure merveille.

« C’est pourquoi j’ai cessé de dormir à l’intérieur. Une maison est trop petite, trop limitée. Je veux le monde entier, et aussi les étoiles. »

HUBBELL Sue. Une année à la campagne. Vivre les questions, traduit de l’anglais par Janine Hérisson, préface de J. M. G. Le Clézio, Folio, 2019, 259 p. (A Country Year. Living the Questions, 1983).
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Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle

Idaho – Emily Ruskovich

Après Dans la forêt et Mon désir le plus ardent, j’ai poursuivi mon voyage aux États-Unis à travers la collection Totem de Gallmeister avec Idaho, premier roman d’Emily Ruskovich. J’étais en vacances et pourtant j’ai traîné ce roman une éternité. Courageusement je l’ai malgré tout lu jusqu’au bout. Grâce à cet effort, aujourd’hui je peux le dire : je ne l’ai pas du tout aimé.

Idaho-RuskovichEssayons de résumer ce roman. Ann est la seconde femme de Wade. Elle sait qu’un drame a détruit la famille qu’il avait fondée avec Jenny, sa première épouse. Ils avaient eu deux filles, June et May, neuf et six ans au moment du drame. L’une d’elle est morte, l’autre a disparu et leur mère est en prison. Ann aimerait bien en savoir davantage et surtout retrouver la petite fille disparue, mais Wade ne peut rien lui dire, car il est en train de perdre la mémoire…

« Tous les deux ans, Ann et Wade ont reçu une nouvelle photo vieillie par ordinateur. Mais, parce que June aurait désormais vingt ans, ils n’en recevront plus qu’une tous les cinq ans. Il s’agira d’instantanés de June souriant paisiblement depuis son avenir hypothétique. Réticente et reconnaissante, June s’affichera sur les murs des grands magasins, à la fin des brochures immobilières glissées dans les boîtes aux lettres. Révélée, patiente, fatiguée, son expression s’efforçant de masquer le poids de la grâce dont on l’a affublée, cette obligation de continuer à vivre, à vieillir, au-delà des limites de la vie réelle. »

IdahoEmilyRuskovichJ’ai fait mon possible pour simplifier l’intrigue. Je me demande d’ailleurs si je ne suis pas comme Wade, car ce roman terminé il y a une dizaine de jours est déjà en train de s’effacer de ma mémoire. Ce que je peux encore vous en dire, c’est qu’il comporte beaucoup de personnages secondaires dont le lien avec l’intrigue principale est plus que ténu. Le récit est fragmenté, passant sans cesse d’une époque à une autre, obligeant le lecteur a joué au puzzle pour reconstituer la chronologie : 2004, 2008, 1985, 1995, 2006… De la maison d’Ann et Wade à la prison de Jenny, je me suis accrochée, j’ai tenu bon. Car ce roman n’est pas mauvais. Son écriture est séduisante. Il a même quelque chose d’envoûtant qui empêche le lecteur de s’en détourner avant de l’avoir terminé. Mais je me dois tout de même d’ajouter, qu’il n’est pas non plus très intéressant. C’est un roman psychologique, qui détonne un peu dans le catalogue de Gallmeister (mais il appartient manifestement à la même tranche du catalogue que Mon désir le plus ardent de Pete Fromm). Sa construction tarabiscotée sent un peu trop l’atelier d’écriture à l’américaine, ce que confirme d’ailleurs la page des remerciements où l’auteur rend hommage à ses « nombreux professeurs de création littéraire ». C’est finalement un roman artificiel écrit par un auteur qui n’a pas grand chose à dire. Un roman dont la lecture n’est donc pas indispensable.

RUSKOVICH Emily. Idaho, traduit de l’américain par Simon Baril, Gallmeister (Totem), 2019, 371 p. (Idaho, 2017).
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Idaho

Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle

Mon désir le plus ardent – Pete Fromm

Après Dans la forêt de Jean Hegland, je poursuis mon voyage au coeur des espaces naturels américains avec Mon désir le plus ardent, dernier roman en date de Pete Fromm, connu pour des récits de nature writing (Indian Creek, Le nom des étoiles), des recueils de nouvelles (Chinook, Avant la nuit…) et des romans (Comment tout a commencé, Lucy in the sky…).

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Parc national de Grand Teton, Wyoming

MonDesirLePlusArdentMaddy et Dalton se rencontrent lors d’une fête organisée pour l’ouverture de la saison de rafting. Ils son tous les deux passeurs, c’est-à-dire guides de rafting, et ont 22 ans chacun. Ils se plaisent, s’attirent, s’aiment, et rapidement envisagent de passer leur vie ensemble. Ils se marient donc sur les berges de la Buffalo Fork dans le Wyoming, puis déménagent dans l’Oregon pour y créer leur propre entreprise de rafting et y fonder une famille. Mais la grossesse espérée se fait attendre et les premiers symptômes apparaissent. Maddy trébuche, perd l’équilibre, tremble. Le diagnostic tombe : Maddy est atteinte de sclérose en plaques…

Ca y est c’est officiel : je n’ai pas de coeur. Ce roman au sujet si émouvant m’a laissée totalement indifférente.  Je me suis copieusement ennuyée, sans doute parce que Pete Fromm traite son sujet avec application de manière totalement prévisible. Il le fait sans style, avec une surabondance de dialogues. Seule la construction a (vaguement) retenu mon attention. A chaque nouveau chapitre, nous faisons un bond dans le temps. Mais hélas Pete Fromm ne fait pas assez confiance à son lecteur. Au lieu de le laisser imaginer ce qui s’est passé entretemps, il le lui raconte, détruisant ainsi les maigres effets de ses petites ellipses. Je n’ai pas abandonné ma lecture, mais j’ai sauté des paragraphes, puis des pages entières, sans jamais parvenir à me raccrocher à quoi que ce soit d’un tant soit peu intéressant. Un flop !

J’avais pourtant bien envie de lire Indian Creek. Maintenant je me demande si ça vaut le coup…

FROMM Pete. Mon désir le plus ardent, traduit de l’américain par Juliane Nivelt, Gallmeister (Totem), 2019, 283 p. (If Not for This, 2014).
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Littérature étrangère·Littérature du XXe siècle·SFFF

Dans la forêt – Jean Hegland

Une envie de nature, de grands espaces, m’a amenée à me tourner vers les éditions Gallmeister. Je me suis constitué une petite pile à lire de la collection Totem aux jolies couvertures. Je l’entame avec Dans la forêt, roman qui a semble-t-il rencontré un grand succès en France ces deux dernières années. C’est pourtant un roman publié en 1996 aux États-Unis, un premier roman traduit en français 20 ans après.

DansLaForetNell et Eva, deux soeurs de 17 et 18 ans, vivent en Californie dans la maison où elles ont grandi, au coeur de la forêt. Une catastrophe écologico-politique dont on ne sait rien les a petit à petit coupées du monde. Les services et les commerces de la ville voisine ont fermé. Il n’y a plus eu de ravitaillement, plus d’électricité, plus d’essence…. Des maladies nouvelles ont décimé la population. Leur mère était morte du cancer peu avant la catastrophe. Leur père meurt un peu plus tard par accident en coupant du bois. Le jour de Noël, les deux soeurs restées seules s’échangent des cadeaux. Nell a réussi à réparer deux chaussons de danse, pour Eva la danseuse. Eva a retrouvé un cahier tout neuf tombé derrière sa commode. Elle l’offre à Nell qui commence alors à écrire le journal que nous lisons…

« C’est étrange, d’écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau – tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu’il s’agit de mon reflet. Après tout ce temps, un stylo a quelque chose de raide et d’encombrant dans ma main. Et je dois avouer que ce cahier, avec ces pages blanches pareilles à une immense étendue vierge, m’apparaît presque plus comme une menace que comme un cadeau – car que pourrais-je y relater dont le souvenir ne sera pas douloureux ? »

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Forêt de Redwood

Comment un roman aussi épatant a-t-il pu nous échapper pendant 20 ans ? Remercions Gallmeister pour cette trouvaille. Dans la forêt nous arrive au bon moment. Probablement à cause du réchauffement climatique, de la certitude qui nous gagne petit à petit qu’il s’agit d’une véritable urgence, nous sommes particulièrement réceptifs aux oeuvres post-apocalyptiques. Ce sont les robinsonnades d’aujourd’hui. Alors que les grands voyages en bateau se font plus rares, nous ne nous rêvons plus échoués sur une île déserte, mais seuls rescapés d’une grande catastrophe qui nous amènerait à lutter pour notre survie dans notre environnement habituel.

« Bien sûr ce genre de choses arrive tout le temps. J’ai suffisamment étudié l’histoire pour le comprendre. Les civilisations périclitent, les sociétés s’effondrent et de petites poches de gens demeurent, rescapés et réfugiés, luttant pour trouver à manger, pour se défendre de la famine et des maladies et des maraudeurs tandis que les herbes folles poussent à travers les planchers des palais et que les temples tombent en ruine. Regardez Rome, Babylone, la Crète, l’Égypte, regardez les Incas ou les Indiens d’Amérique. »

IntoTheForestDans le roman de Jean Hegland, les deux soeurs s’en sortent mieux que les autres parce qu’elles ne vivent pas en ville. Protégées des nouvelles maladies par leur isolement, elles vivent en autarcie en élevant des poules, cultivant des légumes, faisant des conserves… Leurs parents ne jetaient rien. Chaque objet qui aurait mérité de passer à la poubelle avant la catastrophe s’est transformé en trésor. Elles essaient d’en tirer partie comme Robinson exploite tout ce que la mer veut bien rejeter sur le rivage. A travers l’histoire des deux soeurs, le roman semble dénoncer le gaspillage qui est le nôtre et militer pour une vie plus frugale et plus proche de la nature. C’est aussi un éloge de la curiosité et de l’imagination. Nell relit indéfiniment les mêmes romans et déguste l’encyclopédie en lisant ses articles dans l’ordre alphabétique. Quant à Eva, elle passe ses journées à danser sur une musique qui n’est plus qu’intérieure.

On plonge tout entier dans ce roman dès les premières pages. La narration nous fait si bien partager les états d’âme de Nell, qu’on s’identifie à elle. Quand une bande de garçons propose aux deux soeurs de partir à pied vers la côte Est où, paraît-il, la vie moderne a repris, qu’aurions nous fait à leur place ? Serions-nous partis au risque de mourir de faim, de froid et d’épuisement en chemin ? Ou serions nous restés dans notre abri, au risque de mourir de solitude et de ne jamais réaliser nos rêves de devenir danseuse ou étudier à Harvard ? Le roman interroge aussi nos modes de vie. Que pourrions-nous faire aujourd’hui pour que la catastrophe n’arrive pas ? A moins que la catastrophe soit une chance, l’occasion de nous réinventer et d’apprendre à habiter le monde autrement…

Un grand roman !

HEGLAND Jean. Dans la forêt, traduit de l’américain par Josette Chicheportiche, Gallmeister (Totem), 2018, 308 p. (Into the Forest, 1996).
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Littérature étrangère·Littérature du XXe siècle·Mois anglais

Poussière – Rosamond Lehmann

Dans le cadre du Mois anglais, le 13 juin était le jour du Vintage classic. C’est pour cette thématique que j’avais choisi un roman anglais de la première moitié du XXe siècle. Comme vous pouvez le constater, je suis très en retard. Je n’ai pas su profiter au mieux de ce mois anglais. Je me suis laissée engloutir par le travail, la fatigue de fin d’année, la chaleur… Mais j’ai tout de même fini par lire Poussière de Rosamond Lehmann, roman qui mérite vraiment le qualificatif de vintage, car s’il vaut la peine d’être lu, il fait tout de même beaucoup plus que son âge.

Poussiere-RosamondLehmannJudith Earle n’a pas encore 18 ans quand le roman commence, quelques années après la Première guerre mondiale. Quand elle était enfant, la maison d’à côté était parfois envahie par une bande de cousins venus passer les vacances chez leur grand-mère. Ils étaient cinq, quatre garçons et une fille : Julien, Charlie, Martin, Roddy et Mariella. Aujourd’hui Mariella est déjà veuve, à 22 ans. Elle avait épousé Charlie, juste avant qu’il soit mobilisé. Seule maintenant avec leur enfant, elle revient dans la maison que lui a léguée la grand-mère. Julien est à Oxford, Martin à Cambridge et Roddy à Paris. Quand tous se retrouvent en vacances, Judith leur apprend qu’elle envisage aussi d’aller à Cambridge. C’est alors la surprise générale. Il n’était pas encore courant que les filles aillent à l’université. Mais Judith n’a pas été scolarisée dans une école pour filles. Elle a suivi des cours particuliers avec un précepteur préparant des garçons à Oxford et Cambridge et a développé les mêmes ambitions qu’eux. Elle ira donc à Cambridge étudier la littérature anglaise. Elle y vivra une amitié ambiguë et passionnée avec une autre étudiante, avant de revenir vers ses trois cousins…

DustyAnswerLes deux premières parties du roman consacrées aux souvenirs d’enfance et aux rêveries de Judith la solitaire m’ont paru à la fois charmantes et désuètes. N’ayant pas lu la version originale je n’oserais pas dire que le roman est bien traduit, mais je dirais que la traduction de Jean Talva est admirablement écrite. On ressent un vrai plaisir esthétique à la lecture des sentiments de l’héroïne mêlés aux descriptions de la nature. Les sentiments sont alors des secrets et sont rarement partagés : Charlie aime Mariella, Mariella aime Julien, Julien et Martin aiment Judith, Judith aime Roddy… Et chacun d’eux rougit quand il croit son secret découvert.

« Tout était plein de tristesse, ce soir… la chambre, les appels perçants des oiseaux dans le jardin, la pelouse illuminée d’or que la fenêtre encadrait, avec son cerisier solitaire, magnifique, éclatant d’une floraison immaculée, et lançant vers le ciel ses longs jets écumeux. Elle était morose, presque jusqu’aux larmes ; cependant cette tristesse était riche, étouffante de joie. Le soir tenait Roddy enfermé dans sa beauté et son mystère : Roddy faisait partie de son secret. »

Amorçant la troisième partie, j’ai cru que l’entrée de Judith à l’université allait faire basculer le roman dans la modernité. Mais non. Poussière ne sort jamais du romantisme, On ne quitte donc pas les états d’âme de Judith, les sentiments exaltés des uns et des autres, leurs longues lettres d’amour où ils se répandent encore et encore… Le style du roman est élégant, mais les personnages sont totalement dépourvus de légèreté et se complaisent dans d’inutiles douleurs.

Ce roman a été écrit en 1927. Rosamond Lehmann est donc contemporaine de Virginia Woolf, mais leurs oeuvres sont à des années-lumière l’une de l’autre. Mais Rosamond Lehmann est plus jeune (elle n’avait que 26 ans l’année de la parution de Poussière). Je suis donc très curieuse de découvrir ce qu’elle a écrit par la suite…

LEHMANN Rosamond. Poussière, traduit de l’anglais par Jean Talva, Phébus (Libretto), 2015, 376 p. (Dusty Answer, 1927).smiley2Le_mois_anglais

Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle·Mois anglais·Polar

Te laisser partir – Clare Mackintosh

Pour le Mois anglais, je sors un polar de ma pile : Te laisser partir de Clare Mackintosh. A la fin du roman, une note de l’auteur nous apprend qu’elle a été policière à Oxford, semble-t-il pendant une dizaine d’années, et a eu à ses débuts à s’occuper de l’affaire d’un petit garçon tué par un chauffard. Dans la même note, elle confie avoir perdu son fils dans des circonstances très différentes. Ses deux événements seraient à l’origine de Te laisser partir, son premier roman. Depuis elle en a publié un deuxième : Je te vois.

TeLaisserPartirDe retour de l’école, un petit garçon de cinq ans est renversé par une voiture sous le regard impuissant de sa mère. C’était un soir de pluie à Bristol. L’enfant traversait la rue juste devant chez lui. Le chauffard a pris la fuite, personne n’a rien vu et l’enquête de police tourne court.
Peu après l’accident, Jenna quitte Bristol. Elle prend un car un peu au hasard. Il la dépose à Swansea, une ville côtière du Pays de Galles. De là, toujours au hasard, elle gagne un village du nom de Penfach. Le camping est fermé mais on lui indique un cottage en location. Elle s’y installe. Hantée par les images de l’accident, elle tente tant bien que mal de recommencer sa vie à zéro…
Mais un an après la mort du petit Jacob, alors que l’affaire est officiellement classée, deux enquêteurs lancent l’appel à témoins de la dernière chance… 

« Le silence tombe sur le prétoire et le juge me fixe froidement. J’éprouve l’envie absurde de lui dire que je ne suis pas comme les accusés qu’il a l’habitude de voir défiler dans son tribunal. Que j’ai grandi dans une maison comme la sienne et que je suis allée à l’université ; que j’ai organisé des dîners chez moi ; que j’ai eu des amis. Que j’étais autrefois sûre de moi et extravertie. Que je n’avais jamais enfreint la loi jusqu’à l’année dernière et que ce fut une terrible erreur. Mais son regard est indifférent et je sais qu’il se moque de savoir qui je suis ou combien de dîners j’ai organisés. »

ILetYouGoTe laisser partir est à la fois un thriller psychologique et un roman d’enquête policière. Il est même construit en partie dans cette alternance : un chapitre sur deux nous suivons l’enquête de police et un chapitre sur deux nous avons le récit à la 1ère et à la 2e personnes de l’un des protagonistes de l’affaire. Un seul personnage assume ce rôle de narrateur dans la 1ère partie du roman, mais un autre apparaît dans la seconde. Ce nouveau narrateur est très inquiétant, car sa voix est celle d’un serial killer. Calculateur, ne pensant qu’à disposer des autres à sa guise, il a tout du psychopathe. C’est lui qui fait basculer le roman du côté du thriller.

Te laisser partir est un polar millimétré. Tout est en place pour prendre au piège le lecteur, l’empêcher de poser son livre avant d’avoir eu le fin de mot de l’histoire, mais aussi pour le tromper, le manipuler, le laisser s’égarer dans de fausses pistes. Très habile dans sa capacité à susciter l’empathie du lecteur, Clare Mackintosh sait donner de l’épaisseur à chacun de ses personnages. Elle sait aussi faire exister les lieux et nous donner à rêver d’un cottage miteux dans un paysage de carte postale, où pendant quelques chapitres le roman penche même un peu du côté de la romance.PaysDeGalles

J’ai aimé le début, la plongée dans l’enquête policière et la nouvelle vie de l’héroïne (l’endroit où elle va s’installer et le nouveau métier qu’elle s’invente ne sont pas sans charme). J’ai adoré la fin de la première partie et le début de la seconde, quand les cartes sont rebattues. Puis l’évolution du roman vers un thriller assez classique m’a moins enthousiasmée. Je n’avais pas très envie de faire semblant d’avoir peur pour l’héroïne qui s’en sortirait forcément à la fin. Alors j’ai poursuivi ma lecture avec moins de passion vers l’inévitable heureux dénouement. Cela reste un polar bien ficelé, avec une multitude de points de vue, ce qui lui donne tout de même une certaine originalité. Il n’est donc pas impossible que je me procure un jour un autre roman de Clare Mackintosh…

MACKINTOSH Clare. Te laisser partir, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Mathieu Bathol, Le livre de poche, 2018, 507 p. (I let you go, 2014).
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