Littérature du XXIe siècle·Littérature française·Mois japonais

Ni d’Ève ni d’Adam – Amélie Nothomb

AmelieNothombJapon

Pour suivre le programme du Mois japonais qui prévoyait pour aujourd’hui « un Amélie Nothomb se déroulant au Japon », j’ai identifié 4 titres qui semblaient correspondre et opté pour le 2e :

  • Stupeur et tremblements (1999) : récit d’une expérience désastreuse de travail au Japon (que je connais par son adaptation ciné)
  • Ni d’Ève ni d’Adam (2007) : récit contemporain du précédent sur sa relation amoureuse avec un Tokyoïte
  • Les myrtilles (2011) : nouvelle publiée dans une réédition de Stupeur et tremblements
  • La nostalgie heureuse (2013) : récit de son retour au Japon dans le cadre du tournage d’un documentaire

NiDEveNiDAdam3Ni d’Éve ni d’Adam porte la mention « roman ». C’est donc un roman autobiographique ou de l’autofiction, je ne sais pas bien. L’héroïne et narratrice à la première personne s’appelle en tous cas Amélie, comme l’auteur. Elle y raconte son retour au Japon à 21 ans. Elle y serait née, mais ses parents seraient rentrés en Belgique quand elle avait 5 ans. Elle y retourne donc à l’âge adulte avec l’ambition de devenir une vraie japonaise. Quelques jours après son arrivée, elle passe une petite annonce pour donner des cours particuliers de français. Rinri l’appelle. Il est étudiant en troisième année de français. Ils se donnent rendez-vous dans un café. Après quelques leçons débute une relation amoureuse qui ira jusqu’aux fiançailles. C’est en parallèle de cette relation qu’elle vivra l’aventure professionnelle racontée 8 ans plus tôt dans Stupeur et tremblements.

Je n’avais pas lu Amélie Nothomb depuis longtemps et je l’ai retrouvée avec beaucoup de plaisir. Moi qui traîne un gros polar japonais depuis des jours et des jours, j’ai englouti Ni d’Ève ni d’Adam très rapidement. A part peut-être son premier roman, Hygiène de l’assassin, les quelques livres que j’ai lus d’elle m’ont toujours donné cette impression. Une impression de facilité, de légèreté. J’aime retrouver ces caractéristiques dans ses romans comme dans son personnage. Une facilité comme une forme de don sans prétention. Une capacité à observer finement les choses, à en rendre compte avec ce qu’il faut d’humour, sans jamais s’appesantir.

Okonomiyaki
Okonomiyaki  (spécialité d’Hiroshima) : chou, gingembre, crevettes, oeuf et une sauce aux prunes amère.

Dans Ni d’Éve ni d’Adam, Amélie Nothomb partage avec nous ses observations sur la vie japonaise. Elle pointe les différences culturelles, s’attarde sur la nourriture, la vie sociale et amoureuse, le rapport au travail, aux études… Mais j’ai surtout adoré toutes ses considérations sur la langue.

« Ce que j’éprouvais pour ce garçon manquait de nom en français moderne, mais pas en japonais ou le terme de koi convenait. Koi, en français classique, peut se traduire par goût. J’avais du goût pour lui. Il était mon koibito, celui avec lequel je partageais le koi : sa compagnie était à mon goût. »

Et ses considérations sur l’amour :

« S’éprend-on de ceux pour qui l’on a du goût ? Impensable. On tombe amoureux de ceux que l’on ne supporte pas, de ceux qui représentent un danger insoutenable. Schopenhauer voit dans l’amour une ruse de l’instinct de procréation : je ne puis dire l’horreur que m’inspire cette théorie. Dans l’amour, je vois une ruse de mon instinct pour ne pas assassiner autrui : quand j’éprouve le besoin de tuer une personne bien définie, il arrive qu’un mécanisme mystérieux – réflexe immunitaire ? fantasme d’innocence ? peur d’aller en prison ? – me fasse cristalliser autour de cette personne. Et c’est ainsi qu’à ma connaissance, je n’ai pas encore de meurtre à mon actif. »

Hier soir, j’ai visionné l’adaptation cinématographique du roman par Stefan Liberski sous le titre Tokyo fiancée. Je pensais lui consacrer un billet demain, jour du cinéma dans le Mois japonais, mais j’ai trouvé le film si mauvais… Il est pourtant extrêmement fidèle au roman, trop sans doute. J’ai aimé le roman, pas le film. Allez comprendre.

NOTHOMB Amélie. Ni d’Ève ni d’Adam, Le livre de poche, 2015, 182 p. (Albin Michel, 2007).
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UnMoisAuJapon

 

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Ça ne coûte rien de demander – Sara Lövestam

Après Chacun sa vérité, j’ai enchaîné avec le deuxième roman de Sara Lövestam consacré au détective Kouplan. Le troisième va sortir ce mois-ci en France en grand format. Pour ne pas courir le risque de me lasser, j’attendrai tranquillement sa sortie en poche. En tous cas, si vous n’avez pas lu le premier de la série, ne lisez pas ce qui va suivre, car je vais être obligée de dévoiler ce qui nous est révélé sur Kouplan à la fin de Chacun sa vérité

Ca-ne-coute-rien-de-demanderDans ce deuxième roman de la série, Kouplan va aider Jenny, une conseillère municipale qui s’est fait escroquer de deux cent mille couronnes par son amante. Pourtant pas attirée par les femmes jusque-là, Jenny était tombée sous le charme d’Amanda, une très belle femme particulièrement séductrice. Une fois que la belle s’est envolée dans la nature avec son argent, Jenny est prête à engager quelqu’un pour enquêter discrètement, quand elle tombe sur Kouplan. Dans le quartier chic de Lindingö, Kouplan était occupé à fouiller les poubelles pour y dénicher des canettes consignées, son moyen de subsistance depuis sa première enquête achevée deux mois auparavant. Kouplan entend Jenny parler au téléphone avec le sous-locataire d’Amanda, qui s’est aussi fait voler ses trois mois de caution par celle qu’il croyait propriétaire de l’appartement. L’occasion est trop belle. Kouplan propose ses services à Jenny. Bien sûr il a l’air d’un SDF fouillant dans les poubelles, mais au moins il paraît moins jeune que quelques mois plus tôt, son traitement l’aidant à se transformer physiquement…

« Elle ne savait pas encore très clairement, quand elle a engagé Kouplan, quel type de souffrance elle voulait infliger à Amanda. Quand le détective le plus clochardisé quelle ait jamais vu est sorti de l’ombre et s’est présenté à elle, elle n’y avait consacré que des rêveries, elle n’avait pas envisagé la possibilité de l’accomplir réellement. Dorénavant, elle fait le tri entre les différentes possibilités comme quand on choisit un nouveau carrelage. Les suggestions du catalogue ont toutes leur charme. » (p. 55)

Onska-kostar-ingentingJusqu’à la fin du premier roman, l’originalité de Kouplan était d’être sans-papiers. Mais voilà qu’il est aussi transsexuel. Né fille, il suit un traitement hormonal qui l’aide à devenir garçon. Doublement à la marge, il occupe une position intéressante pour un détective. Observateur marginal de la vie suédoise, il est aussi un parfait guide touristique pour un lecteur étranger.

« Chaque immeuble a son langage. Il raconte des histoires de vieilles origines, de temps meilleurs, de politiques de logement de masse ou encore d’angles de rue exclusifs et de vues coûteuses. L’immeuble devant lequel ils s’arrêtent tous deux évoque à Kouplan un début de siècle fortuné. »

Le final est vraiment celui d’une série. L’enquête sur Amanda se résout, mais dans les dernières pages Kouplan reprend le premier rôle. Non seulement sa situation d’immigré clandestin n’est pas résolue, car il doit encore attendre plusieurs mois avant de pouvoir renouveler sa demande d’asile, mais en plus sa situation personnelle se complique encore. A suivre donc…

LÖVESTAM Sara. Ça ne coûte rien de demander. Une enquête de Kouplan, détective sans-papiers, traduit du suédois par Esther Sermage, Pocket, 2019, 405 p. (Önska kostar ingenting, 2015).smiley2

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Du même auteur : Chacun sa vérité (2015)

Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle·Polar

Chacun sa vérité – Sara Lövestam

Pour choisir ce polar suédois, j’avoue m’être laissée influencer par la mention « Grand prix de littérature policière ». Car on ne choisit pas un polar nordique sans risque. Depuis le succès de Millenium, il se publie tout et n’importe quoi, plus souvent le pire que le meilleur. Or j’espérais le meilleur. Je ne suis pas déçue. J’ai marché, suivi l’enquête avec intérêt. Mais surtout, je me suis sentie en phase avec l’auteur et son personnage de détective.

Chacun-sa-veriteChacun sa vérité est le premier titre d’une série de polars consacrée au détective Kouplan, un jeune iranien sans-papiers réfugié à Stockholm. Le deuxième volet de la série est paru la même année en Suède : Ça ne coûte rien de demander. Quant au troisième, il arrive en France très prochainement : Libre comme l’air.

Dans Chacun sa vérité, Kouplan passe une petite annonce pour offrir ses services de détective. Une femme le contacte. Sa fille de six ans a disparu. Pour de mystérieuses raisons, elle ne veut pas avoir affaire à la police. Elle engage donc Kouplan, ce jeune iranien sans-papiers qui fuit lui-même les autorités. Il a 26 ans, en paraît à peine 18, et n’a pas franchement l’air d’un professionnel. Mais il est, pour Pernilla, son seul espoir de retrouver la petite Julia. Or Pernilla n’a pas tout dit à Kouplan. Elle lui cache quelque chose sur la naissance de Julia. Qui est son vrai père ? Pourquoi n’est-elle pas scolarisée et n’a-t-elle pas de numéro de sécurité sociale ? Pourquoi la mère n’a-t-elle aucune photo de sa fille ? Et si Pernilla n’avait pas elle-même les réponses à toutes ces questions ? Que lui est-il arrivé pour qu’elle ait occulté une partie de son histoire ?

sanningmedmodifikationChacun sa vérité est à la fois un roman psychologique et un roman social. Comment vit-on à Stockholm quand on est sans-papiers ? C’est ce qu’on découvre en accompagnant Kouplan dans son enquête. Ce n’est pas un grand spécialiste des disparitions d’enfant. Il n’a pas non plus les moyens qu’aurait la police pour mener son enquête. Il en sait même un peu moins que le lecteur qui a aussi accès au point de vue de Pernilla et à celui de la petite fille, prisonnière quelque part… La fin est très réussie. Elle se laisse en partie deviner, mais elle apporte aussi une grosse surprise au lecteur.

J’ai bien aimé qu’il y ait une préface, qui nous présente un peu l’auteur et nous donne quelques éléments de compréhension de la situation en Suède. Celle de Marc de Gouvenain nous rappelle notamment que la Suède est le pays le plus hospitalier d’Europe, acceptant une demande d’asile pour 300 habitants, soit 15 fois plus que la France. Mais parallèlement, l’extrême droite y progresse rapidement. Dans ce contexte, Sara Lövestam a clairement choisi son camp.

C’est officiel : me voici réconciliée avec le polar suédois !

LÖVESTAM Sara. Chacun sa vérité. Une enquête du détective Kouplan, traduit du suédois par Esther Sermage, préface de Marc de Gouvenain, Pocket, 2018, 301 p. (Sanning med modifikation, 2015).

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Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle·Polar

Peur – Dirk Kurbjuweit

En quête de polars récents, j’ai essayé en faisant mes emplettes de varier les genres et opté d’abord pour un thriller. C’est du moins ce que m’a laissé croire la collection et le titre du roman plein de promesses : Peur. J’en frissonnais d’avance. Hélas, ce petit roman allemand ne fait pas du tout peur.

Peur-dirk-KurbjuweitC’est un roman qui commence par la fin. Le narrateur rend visite à son père dans ce qui pourrait être une maison de retraite. Mais non, c’est une prison, car il a tué un homme. Il l’a fait pour son fils et sa famille, harcelés par leur voisin du dessous. S’ensuit le récit du harcèlement qui bien sûr ira crescendo. Pourtant le roman manque de rythme, sans doute parce que le récit est entrecoupé des souvenirs d’enfance du narrateur à Berlin-Est, auprès d’un père collectionneur d’armes à feu. C’est assez réaliste et d’une grande justesse psychologique. Car il n’y a que dans un polar qu’on admet d’emblée l’existence d’un psychopathe capable de vous pourrir la vie. Dans la vraie vie, on ne veut pas y croire. C’est pourquoi le narrateur va au début minimiser la dangerosité de son voisin et tarder à réagir.

« Fallait-il déménager ? Nous avions déjà évoqué cette solution avant de la rejeter. Pourtant, elle nous aurait permis de nous débarrasser du monstre, de le laisser derrière nous. Seulement il était hors de question de nous faire chasser de chez nous, nous étions dans notre bon droit et n’avions nulle intention de céder. Nous aimions notre appartement : c’était notre chez-nous, notre confort petit-bourgeois, notre placement pour nos vieux jours. » (p. 177)

angstLe titre trouve une explication au coeur du roman. Non la peur n’est pas celle du lecteur, ni seulement celle du narrateur harcelé par son voisin. Mais celle d’un petit garçon face à un père violent, colérique, menaçant et armé jusqu’aux dents. Et celle de ce père qui s’entraînait au tir chaque semaine, comme pour se prémunir d’un danger imaginaire.

« J’aimerais être bien clair, j’ai vécu une adolescence parfaitement normale. L’autre piège, quand on se pose en historien, c’est de faire la part belle aux événements dramatiques, d’y voir la preuve d’épisodes mouvementés, voire troublés. Nous avions une petite vie tranquille au contraire, surtout à la maison. » (p. 113)

Là où le roman est assez malin, c’est qu’il joue justement avec notre attente de lecteur de thriller. Pour ce lecteur, il n’y a aucun doute à avoir, le psychopathe est potentiellement dangereux. Le narrateur a donc raison d’avoir peur et nous adoptons d’abord son point de vue facilement. Puis le doute s’insinue, alors même que nous constatons qu’il ne s’agit pas vraiment d’un thriller…

« Nous menons au moins deux vies en parallèle, surtout après de grandes décisions : la vie que nous avons choisie et celle que nous avons refusée. Et c’est à cette vie-là que nous pensons sans cesse au regard de celle que nous menons. » (p. 213)

KURBJUWEIT Dirk. Peur, traduit de l’allemand par Denis Michelis, Le livre de poche (Thriller), 2019, 283 p. (Angst, 2013).

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Et si les chats disparaissaient du monde… – Genki Kawamura

EtsileschatsEst-ce que j’aurais craqué pour ce roman s’il s’était intitulé Deux milliards de battements de coeur ? Probablement pas… C’est pourtant sous ce titre qu’il a été publié chez Fleuve éditions en 2017 avant de reparaître chez Pocket avec un nouveau titre et un joli chat noir en couverture.

« Sans rien dire, j’ai attrapé mon chat pour le serrer contre moi. Il était chaud et doux, j’avais l’impression de porter une écharpe. Je câline souvent ce petit félin sans y penser, mais cette fois-ci c’était différent. C’est ça, la vie, ai-je songé. »

Le héros de ce roman a 30 ans, quand il apprend qu’il est condamné à brève échéance par une maladie grave. A peine a-t-il appris la terrible nouvelle, que le Diable lui apparaît et lui propose un marché : « Tu dois faire disparaître une chose de cette planète. En contrepartie, il te sera accordé un jour de vie supplémentaire ». Bien sûr, notre héros accepte le contrat, avant d’apprendre que le Diable choisit lui-même ce qui doit disparaître. Et si, pour commencer, il devait faire disparaître le chocolat ? Notre héros n’a qu’une chose à faire : accepter la disparition qui lui est proposée. La disparition a lieu et le monde en est plus ou moins modifié. La journée supplémentaire qui lui est alors accordée lui donne l’occasion de revoir un premier grand amour, de faire une déclaration d’amour au cinéma, de repenser à sa vie, à ses parents, ou encore à son chat…

« Les chats sont formidables. Ils feignent de ne se préoccuper de rien d’autre qu’eux-mêmes, mais en cas de coup dur, on peut compter sur eux. »

Bien sûr, si vous avez ou avez eu au moins un chat dans votre vie, vous apprécierez d’autant plus le roman de Genki Kawamura. Mais ce n’est pas absolument nécessaire, car ce court roman fantastique aborde, l’air de rien, bien d’autres sujets qui nous concernent tous. Vous y trouverez des listes, à la manière des Notes de chevet de Sei Shonagon. Et même un Je me souviens. Vous verserez peut-être quelques larmes. Car ce roman est à la fois fin, amusant, émouvant et absolument charmant.

KAWAMURA Genki. Et si les chats disparaissaient du monde…, traduit du japonais par Diane Durocher, Pocket, 2018, 165 p. (Sekai kara neko ga kieta nara, 2012).

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Intérieur – Thomas Clerc

InterieurThomas Clerc décrit son appartement. En 400 pages qu’il aura mis 3 ans à écrire, il explore de manière systématique chaque recoin de son 2/3 pièces à Paris. Ce n’est pas un essai, ce n’est pas un roman, pas même un récit, mais un texte inclassable, recueil de fragments et autobiographie par l’appartement et les objets qu’il contient. J’aime le systématisme de la démarche. Adhérer à ce projet suppose pour le lecteur de lire avec le même systématisme tous les fragments dans l’ordre jusqu’à épuisement du lieu (et du lecteur).

« Si je voulais résumer en 1 formule le rôle que la Littérature a joué dans ma vie, je dirais que mes lectures ont été plus déterminantes que mes expériences. »

Intérieur est le livre d’un archiviste de sa propre vie. Il  a tout conservé. Ses vieux cours, ceux qu’il a suivis, sont conservés comme ceux qu’il a donnés et lui servent encore à en préparer de nouveaux (il est maître de conférences à Nanterre). Ses vieux agendas noirs sont tous bien rangés dans la bibliothèque mobile. Ses billets de théâtre, concerts, matchs de foot… sont archivés dans une boîte à chaussures dans l’entrée. Quand la boîte est pleine, elle change de pièce pour être durablement conservée ailleurs et laisser place à une nouvelle boîte dans l’entrée.

« L’examen de ces anciennes boîtes à chaussures témoigne que je passe 1 certain temps à la vie culturelle du mien : si je n’ai pas mon lot de films, spectacles et autres sorties, je ne pourrai pas pleinement considérer que « j’ai vécu ». Cela ne paraîtra vicieux qu’à des contempteurs de la mondanité, position que j’ai souvent entendue chez des gens qui faisaient mine de prendre pour un vice le plaisir à voir d’autres choses que le spectacle quotidien de leur propre personne. Rester seul dans son coin est une mauvaise posture : s’échapper fait partie du système. »

Il s’est pourtant séparé d’un certain nombre d’objets au fil du temps et le regrette. Alors désormais il conserve tout, même les livres ou disques qu’il n’aime plus, qui sont juste un peu cachés. Il va même jusqu’à conserver des livres ou disques ayant appartenu à ses frères, se faisant ainsi l’archiviste de la famille.

J’ai apprécié cette lecture, mais elle ne va pas m’aider à aménager mon nouvel appartement. D’abord ma situation est bien moins favorable. Thomas Clerc est (ou était) propriétaire de 50m2 dans le Xe, alors que je suis locataire de 26m2 en banlieue. Je n’aurai donc pas de petite pièce dédiée à la bibliothèque. Pas question non plus d’archiver quoi que ce soit, qui ne soit pas absolument indispensable. Quand on vit dans 26m2, l’espace est vite saturé. Acheter un nouveau livre signifie rapidement devoir se séparer d’un plus ancien. Mais le plus surprenant, quand on doit se séparer de certaines choses faute de place, est qu’on y prend goût. L’allègement, même s’il est forcé, s’avère bénéfique. Et on prend finalement plaisir à posséder peu.

CLERC Thomas. Intérieur, Folio, 2017, 412 p. (L’Arbalète / Gallimard, 2013)

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Chez soi – Mona Chollet

ChezSoiChez soi est un essai de Mona Chollet, une journaliste qui se revendique casanière. Aimer rester chez soi est, selon elle, souvent jugé scandaleux. Celui qui préfère l’immobilité au voyage, le cocooning aux sorties manquerait d’audace et de curiosité. En plus la profession de Mona Chollet est une circonstance aggravante : être casanière pour une journaliste serait aussi paradoxal que d’être végétarienne pour une charcutière.

« J’appartiens donc à cette espèce discrète, un rien honteuse : les casaniers, habitués à susciter autour d’eux la perplexité, voire la pitié ou l’agressivité, et qui, avec le temps, apprennent à s’accommoder stoïquement des sarcasmes de leurs proches. »

ChezSoi1L’espace domestique est pour elle intimement lié au temps, ce temps où l’on n’est plus là pour personne,  dont elle écrit avoir un besoin absolu. Ces pages sur le temps toujours insuffisant dont nous disposons pour nous-mêmes ont été presque douloureuses à lire, réveillant en moi la nostalgie des grandes vacances de l’enfance et celle du temps, trop rare et trop vite passé, d’une précieuse année de congé.

« Le temps est le trésor vital des casaniers. Pour les processus qu’ils espèrent enclencher, il leur en faut beaucoup, bien plus que les normes sociales ne sont disposées à leur en accorder. Il leur en faut une profusion dans laquelle ils pourront plonger, s’ébattre, s’ébrouer, virevolter. »

Mais s’il part de son expérience personnelle, l’essai de Mona Chollet s’intéresse aussi aux autres, aux mal-logés, aux exilés des grandes villes, aux Hongkongais vivant dans des placards, aux Américains en tiny houses ou aux aspirants propriétaires. Alors que l’introduction m’avait fait redouter des considérations très égocentriques, j’ai été favorablement surprise de lire un ouvrage très documenté fourmillant d’anecdotes et matière à réflexion.

« Un logement digne de ce nom ne devrait pas représenter un but, une finalité, mais un point de départ – vers des destinations inconnues et imprévisibles. Car il n’est pas seulement un abri : il est aussi un tremplin. »

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Paradoxalement, le lecteur ayant tous les droits, je me suis autorisée une lecture autocentrée, car j’aime l’idée d’accompagner par des lectures telle ou telle expérience de vie. J’ai donc lu cet essai en plein déménagement, comme pour mieux réfléchir à mon rapport à l’espace domestique. Je ne suis pas casanière, sans doute parce que j’ai souvent été mal logée. Pendant quelques années en province, mon espace intérieur s’est agrandi mais l’espace extérieur a bien davantage rétréci. Je m’y suis sentie plus à l’étroit que jamais. J’ai fini par revenir à Paris, sachant pourtant à quels problèmes de logement je m’exposais. Après un an dans un meublé sombre et inconfortable, je viens d’emménager dans un studio que j’espère rendre agréable, pour peut-être devenir casanière par intermittence. Avoir vraiment le choix. Mais s’il y a quelque chose d’encore plus scandaleux que d’aimer rester chez soi, c’est d’aimer sa solitude, chez soi ou au dehors. Marcher seul dans la rue sans chercher à aller quelque part, aller seul au cinéma ou s’installer seul pour lire dans un café. Recréer sa bulle même au milieu des autres et s’y lover comme dans un canapé moelleux.

CHOLLET Mona. Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, La Découverte / Poche, 2016, 359 p. (La Découverte, 2015)

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