Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle

Automne – Ali Smith

AutomnePremier volet d’une tétralogie de la romancière écossaise Ali Smith, Automne est le récit poétique de la relation amicale entre une jeune fille et un vieil homme. Elisabeth Demand rencontre Daniel Gluck alors qu’elle n’a que 8 ans. L’école lui demande de faire le portrait de son voisin. Elle vient d’arriver dans le région et ne connaît encore personne, mais elle décide d’écrire sur cet homme de 85 ans. Comme sa mère lui interdit d’aller l’interviewer, elle dresse de lui un portait tout droit sorti de son imagination. Quand la rencontre a réellement lieu, l’imaginaire, l’art et la poésie seront au coeur de leurs conversations…

« Le voyage dans le temps, ça existe, dit Daniel. On fait ça tout le temps. D’un instant à l’autre, d’une minute à l’autre. »

AutumnElisabeth a aujourd’hui 32 ans. Elle rend visite à Daniel en train de mourir dans une maison de retraite. Tandis qu’elle se remémore leur rencontre et leurs conversations poétiques, tandis que lui divague sur son lit de mort, elle se heurte à une réalité beaucoup moins jolie. Enseignante précaire en histoire de l’art dans une université londonienne, elle se bat au quotidien avec l’administration pour obtenir un nouveau passeport qui lui est sans cesse refusé, car sa photo n’est jamais considérée conforme. Le pays est divisé, suite au référendum sur le brexit ; la moitié du village ne parle plus à l’autre moitié. Les mesures gouvernementales contre les réfugiés se durcissent et des inscriptions xénophobes apparaissent sur les murs des maisons. La mère d’Elisabeth en vient à penser avec nostalgie à un passé moins cruel et plus altruiste. Dans ce monde de bureaucrates où les terrains communaux sont cernés de grillages, Ali Smith semble se demander quelle place il reste pour ces poètes du quotidien, que sont Daniel et Elisabeth, nourris de références artistiques et littéraires.

Comme dans la vie des deux personnages principaux, le récit alterne présent et souvenirs, réalité triviale et rêveries délirantes. Roman atypique, Automne demande au lecteur d’accepter de perdre ses repères à chaque nouveau chapitre et de se laisser porter par la prose poétique d’Ali Smith.

« Bonjour, dit-il. Tu lis quoi ?
Elisabeth lui montra ses mains vides.
Je donne l’impression d’être en train de lire ? dit-elle.
Il faut toujours être en train de lire, dit-il. Même quand on ne lit pas réellement. Sinon, comment lirions-nous le monde ? »

Winter et Spring ont déjà paru en Angleterre. Je vais attendre leur traduction avec curiosité…

SMITH Ali. Automne, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Grasset, 2019, 237 p. (Autumn, 2016).
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3/6

 

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Autumn is coming

Pour la 2e fois, j’ai joué au jeu de Masse critique et j’ai la chance d’avoir encore gagné. J’avais choisi un livre de la rentrée littéraire recommandé par Electra. Il est déjà arrivé chez moi.

AutomneSMITH Ali. Automne, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Grasset, 2019, 237 p. (Autumn, 2016).
Présentation de l’éditeur : « Daniel Gluck, centenaire, ne reçoit pas d’autres visites dans sa maison de retraite que celles d’une jeune femme qui vient lui faire la lecture. Aucun lien familial entre les deux pourtant, mais une amitié profonde qui remonte à l’enfance d’Elisabeth, quand Daniel était son voisin. Elisabeth n’oubliera jamais la générosité de cet homme si gentil et distingué qui l’a éveillée à la littérature, au cinéma et à la peinture.
Les rêves – ceux des gens ordinaires, ou ceux des artistes oubliés – prennent une place importante dans la vie des protagonistes d’Ali Smith, mais le réel de nos sociétés profondément divisées y trouve également un écho. Le référendum sur le Brexit vient d’avoir lieu, et tout un pays se déchire au sujet de son avenir, alors que les deux amis mesurent, chacun à sa manière, le temps qui passe. Comment accompagner le mouvement perpétuel des saisons, entre les souvenirs qui affluent et la vie qui s’en va  ?
L’écriture d’Ali Smith explore les fractures de nos démocraties modernes et nous interroge sur le sens de nos existences avec une poésie qui n’appartient qu’à elle, et qui lui a permis de s’imposer comme l’un des écrivains britanniques les plus singuliers, les plus lus dans le monde entier. »

Comme je suis en plein Mois américain, ce roman va attendre octobre…

Challenge 1% Rentrée littéraire·Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle·Mois américain

L’Ami – Sigrid Nunez

LAmiSon meilleur ami vient de se suicider à l’âge de 60 ans. Prof à l’université, il avait trois mariages derrière lui et pas mal de petites amies intermédiaires. Un peu jalouse de ses conquêtes, elle avait tout de même été amie avec l’Épouse Numéro Un, avant de devenir l’ennemie de l’Épouse Numéro Deux. Mais c’est l’Épouse Numéro Trois qui lui fait une étrange demande : accueillir chez elle le chien de son ami récemment suicidé, un grand, très grand danois nommé Apollon. Elle préfère les chats, son appartement est trop petit et les animaux y sont interdits, mais pourtant elle accepte. Commence alors une étrange cohabitation entre deux endeuillés menacés d’expulsion…

« Que sommes-nous, Apollon et moi, si ce n’est deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s’inclinant l’une devant l’autre ? »

Elle s’adresse à lui, l’ami suicidé. Elle écrit le récit de sa cohabitation avec Apollon, s’autorisant toutes les digressions, passant sans cesse du coq à l’âne. Elle lui parle de leur amitié amoureuse, des cours de creative writing qu’elle donne à l’université, des relations entre enseignants et étudiantes, de la souffrance morale d’Apollon, de son vieillissement… et beaucoup de lecture et d’écriture, convoquant bon nombre d’écrivains pour penser avec eux son deuil et sa nouvelle relation avec Apollon. Le texte produit, bien qu’écrit à la deuxième personne, ressemble un peu à un journal intime, sorte de journal de deuil d’une intellectuelle. C’est un monologue fragmenté, parfois drôle et souvent émouvant. J’ai aimé ça, mais je me dois de vous mettre en garde. Si vous cherchez un roman avec une intrigue et une construction classiques, mieux vaut passer votre chemin. Pour ma part j’ai lu ce curieux roman d’une traite, en quelques heures, incapable de prédire la trace qu’il laisserait en moi.

NUNEZ Sigrid. L’Ami, traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Bach, Stock (La Cosmopolite), 2019, 269 p. (The Friend, 2018).
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2/6

Assez intriguée par le National Book Award remporté, j’ai maintenant bien envie d’explorer la liste des lauréats et de m’en faire un challenge…

Challenge 1% Rentrée littéraire·Littérature étrangère·Littérature du XXIe siècle·Mois américain

Mon année de repos et de détente – Ottessa Moshfegh

En littérature le sujet n’est pas tout. Mais un sujet original et un titre accrocheur sont tout de même le meilleur moyen de sortir du lot en période de rentrée littéraire. Pour son titre et son sujet, le roman d’Ottessa Moshfegh, qui en est déjà à son troisième, est celui qui me tentait le plus. Voyons si ce roman a été à la hauteur de mes espérances…

MonAnneeDeReposEtDeDetenteL’héroïne du roman commence à hiberner en juin 2000, à 26 ans.  Elle reste donc chez elle, se shoote aux somnifères et ne s’éveille que quelques heures par jour. Elle n’a pas vraiment besoin de travailler, car elle a hérité de ses parents. Elle touche aussi le chômage et s’est organisée pour que toutes ses dépenses et ses revenus soient automatisés. Elle n’a plus qu’à se préoccuper de se ravitailler en médicaments et à se faire livrer le minimum vital. Elle sort donc très peu, surtout pour boire un café sur le chemin de la pharmacie. Elle reçoit la visite de son « amie » Reda, tente parfois de renouer avec son ex, et consulte une psy complètement folledingue. Sa démarche est étrange. Ce n’est pas une dépression, ni un renoncement suicidaire, mais une sorte de thérapie qu’elle s’invente, persuadée que son année d’hibernation la sauvera…

« En mon for intérieur, je savais – c’était peut-être la seule chose que mon for intérieur ait sue à l’époque – qu’une fois que j’aurais assez dormi, j’irais bien. Je serais renouvelée, ressuscitée. Je serais une personne totalement nouvelle, chacune de mes cellules aurait été régénérée assez de fois pour que les anciennes ne soient plus que de lointains souvenirs nébuleux. Ma vie passée ne serait qu’un rêve, et je pourrais sans regret repartir de zéro, renforcée par la béatitude et la sérénité que j’aurais accumulées pendant mon année de repos et de détente. »

Cela n’a pas été le coup de coeur espéré, juste un roman sympathique et original, mais qui déçoit pas sa superficialité digne de la société qu’il semble dénoncer. Nous sommes plus dans l’univers de Sex and the city, que dans ceux d’Oblomov ou Bartleby. Quelques vulgarités, des personnages caricaturaux, des longueurs… Reste une satire du monde de l’art contemporain, de la société de consommation et du culte de l’apparence. Et surtout l’humour mélancolique qui me séduit toujours.

MOSHFEGH Ottessa. Mon année de repos et de détente, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, Fayard, 2019, 299 p. (My Year of Rest and Relaxation, 2018).
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1/6

 

Challenge Polars et thrillers·Littérature étrangère·Littérature du XXe siècle·Mois américain·Polar

Front criminel – Benoît Tadié

Je profite de ce jour du Mois américain consacré aux récits ou documents, pour rendre compte d’un ouvrage documentaire sur un siècle de polars américains.

FrontCriminelBenoît Tadié raconte dans Front criminel l’histoire du polar américain de 1919 à nos jours.  Il situe les débuts du genre à un moment où s’affirme aux États-Unis une culture démocratique qui va permettre à des gens pas particulièrement lettrés, issus de milieux populaires, d’accéder à l’écriture. Il distingue trois périodes principales :

  • celle des débuts du polar dans les pulps, ces magazines bon marché qui ont publié différents genres de littérature populaire de 1900 à 1950 sous forme de nouvelles ou d’histoires à suivre (c’est alors l’époque du roman de gangster)
  • celle de l’apparition à partir de 1939 des livres de poche américains, les paperbacks, qui marque le début de l’ère du roman noir de détective
  • enfin celle de l’appropriation du polar par des minorités, notamment les Noirs et les homosexuels, époque qui coïncide avec le développement des séries à héros récurrents, donc une certaine standardisation, et a contrario l’apparition d’un polar plus esthétisant ou expérimental.

Le livre est passionnant, parce qu’il envisage le polar dans son contexte historique et politique. Il se lit stylo en main et donne très envie de repartir pour une exploration systématique et chronologique du genre. Pourtant la fin est décevante. Le dernier chapitre intitulé « Le polar, maintenant et sur terre » fait exactement 3 pages. Comme si depuis Westlake et Ellroy, il n’y avait plus eu aucun auteur intéressant. Une énumération bien trop rapide d’une vingtaine d’auteurs est venue à peine me contredire à la toute dernière page et m’a laissée sur ma faim. Dommage que la promesse du titre ne soit pas tenue !

TADIÉ Benoît. Front criminel : une histoire du polar américain de 1919 à nos jours, PUF, 2018, 385 p.
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LeMoisAmericainChallengePolarEtThriller2Je commence le challenge de Sharon avec un ouvrage documentaire, car c’est permis !
(tout est permis dans ce challenge)
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Littérature étrangère·Littérature du XXe siècle·Mois américain

Une année à la campagne – Sue Hubbell

Dans le cadre du Mois américain, le thème du jour est « nature, environnement ». Quoi de mieux pour illustrer ce thème, qu’un récit de nature writing ?

UneAnneeALaCampagneSue Hubbell (1935-2018), biologiste de formation, était bibliothécaire à Rhode Island. Avec son mari, prof à l’université, elle décide au début des années 70 d’aller s’installer à la campagne et d’y créer une ferme apicole. Mais son mari la quitte. Elle reste donc seule dans sa maison des monts Ozark dans le Missouri. Elle y vit douze ans, avant d’écrire ce récit qui couvre cinq saisons.

« Le monde semblait avoir poursuivi paisiblement sa course sans même que je m’en aperçoive. Envahie d’un sentiment de gratitude, je découvris qu’une partie de moi-même, disparue je ne sais où pour se laisser consumer par son chagrin et sa douleur, était revenue. J’étais remise sur les rails.
Une fois d’aplomb, je m’attaquai à toutes les tâches que l’on entreprend lorsqu’on revient de voyage. Je rangeai le bureau et répondis aux messages que d’autres avaient laissés. J’avais été longtemps absente et il y avait donc toute une pile à liquider avant de me mettre à construire l’après-midi de ma vie, à élaborer un ordre d’une autre espèce, une structure permettant à une femme de cinquante ans de vivre sa vie seule, en paix avec elle-même et avec le monde environnant. »

a-country-yearLe père de Sue Hubbell était botaniste. Quand elle était enfant, il l’emmenait régulièrement en promenade dans la forêt et lui parlait des plantes qu’il désignait par leurs noms latins. Devenue adulte, elle a conservé cette habitude, ce sens de l’observation, l’attention portée à son environnement et le souci d’identifier les espèces. Ce sont les espèces animales qui l’intéressent le plus. Ce qui est notable, c’est qu’elle se positionne elle-même comme appartenant à une espèce parmi d’autres. Elle partage son terrain avec des bruants indigo et des grenouilles grises, avec conscience de n’être pas plus propriétaire des lieux que les autres animaux.

Elle vit aussi en bonne intelligence avec des bestioles réputées moins sympathiques : des serpents, des araignées, des cafards… Elle subit des attaques de coyotes contre son poulailler et des attaques d’opossums contre ses ruches. Pourtant elle ne souhaite jamais la mort des animaux, même nuisibles. S’ils s’introduisent chez elle, elle les remet simplement dans la nature. Mais bizarrement, elle n’est pas végétarienne. Peut-être qu’elle le serait aujourd’hui. A moins que son omnivorisme soit une manière pour elle d’accepter l’ordre naturel.

« Ces Ozarkiens ne s’interrogent pas sur la chance qu’ils ont d’être tout en haut de la chaîne de nourriture, mais tuent pour se nourrir ce qui nage dans la rivière ou ce qui court dans les bois, et ils acceptent comme une évidence qu’il faut sacrifier la vie pour la maintenir. A cet égard, ils sont plus logiques que moi ; j’achète ma viande aseptisée sous emballage à l’épicerie. »

Avec 3 000 ruches, elle réussit à vivre de son activité, même si elle avoue être toujours en deçà du seuil de pauvreté. Elle vit seule, mais pas dans l’isolement. Elle fréquente ses voisins, voit toujours ses amis d’avant, rencontre des apiculteurs, reçoit son fils ou son frère, obtient l’aide de son neveu…

Ruches

Refermant ce livre que je n’ai pu lâcher comme s’il s’agissait du plus prenant des thrillers, je suis en admiration devant Sue Hubbell, sa vie et son oeuvre. J’admire sa modestie et la simplicité avec laquelle elle décrit le monde qui l’entoure. Du passage des saisons à toutes ces rencontres avec les animaux qui partagent son terrain se dégage une poésie rare. Ce livre est une pure merveille.

« C’est pourquoi j’ai cessé de dormir à l’intérieur. Une maison est trop petite, trop limitée. Je veux le monde entier, et aussi les étoiles. »

HUBBELL Sue. Une année à la campagne. Vivre les questions, traduit de l’anglais par Janine Hérisson, préface de J. M. G. Le Clézio, Folio, 2019, 259 p. (A Country Year. Living the Questions, 1983).
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